Un film de Wes ANDERSON
Comédie/Drame + États-Unis + Couleur + 1h33
Sortie française le 16 mai 2012
Scénario de Wes Anderson et Roman Coppola
Produit par Wes Anderson, Scott Rudin, Steven M. Rales et Jeremy Dawson
De quoi ça parle ?
Lors de l'été 1965, Sam, jeune orphelin de 12 ans, quitte son campement scout pour rejoindre Suzy, une jolie jeune fille de son âge qui vient de fuguer de chez ses parents. Les deux tourtereaux, rêveurs et mal dans leurs peaux, ont décidé de partir ensemble loin de ce monde dans lequel ils n'arrivent pas à trouver leur place. Une fois leur disparition constatée, c'est la mobilisation générale chez les adultes pour tenter de les retrouver, alors qu'une terrible tempête se prépare...
C'est avec qui ?
BRUCE WILLIS Capitaine Sharp + EDWARD NORTON Chef Ward + BILL MURRAY Walt Bishop
FRANCES McDORMAND Laura Bishop + JARED GILMAN Sam Shakusky
KARA HAYWARD Suzy Bishop + JASON SCHWARTZMAN Cousin Ben
HARVEY KEITEL Commandant Pierce + TILDA SWINTON L’assistante sociale + BOB BALABAN Le narrateur
Et ça donne quoi ?
Pour sa septième réalisation, l'éternel enfant rêveur qu'est Wes Anderson nous entraîne dans une folle aventure où, comme à son habitude, l'imaginaire le plus délirant se trouve là pour dynamiter la réalité la plus dure. Moonrise Kingdom, qui d'ailleurs ouvrait le Festival de Cannes il y a un an presque jour pour jour, est une fable ultra-colorée et lyrique où des Bonnie and Clyde en culotte courte décident de s'émanciper du diktat du monde adulte pour aller vivre leur passion, libres et loin. Bien entendu, leur escapade impromptue aura des répercussions directes et irréversibles sur le monde qui les entoure et les opprime. Telle une marmite fumante, la mise en scène du très créatif Anderson bouillonne d'idées visuelles et narratives ; et ses deux jeunes acteurs totalement inconnus, Kara Hayward et Jared Gilman, ne devraient pas le rester longtemps tant ils éclipsent avec un aura de professionnels confirmés les grandes stars présentes au casting. Même si il s'axe parfois bien plus sur la forme que sur le fond, ce véritable petit bijou de fraîcheur confirme un véritable auteur en la personne de son réalisateur, aux confins des univers de Mark Twain et Jacques Tati. Prenez donc vos cartes, boussoles et paquetages, et préparez-vous à embarquer dans une fuite à travers-champ pour réveiller l'âme d'enfant épris de liberté qui sommeille en chacun de vous.
Pléthore de cinéastes, n'étant pas juste de simples faiseurs de films à qui l'on commande des œuvres impersonnelles, se reconnaissent d'emblée à leur patte, leur style, voire leur folie. Non soucieux de répondre impérativement à un cahier des charges draconiens imposés par un studio dans le but d'homogénéiser les goûts et ainsi plaire au plus grand nombre à travers le Globe - rentabilité économique oblige, lesdits cinéastes peuvent librement donner court à leurs envies, leur imagination. C'est en cela qu'ils sont ce que l'on appelle des « auteurs ». Voyez, il n'y a rien d'élitiste derrière l'appellation « cinéma d'auteur », pas plus qu'il n'y a de beauferie franchouillarde derrière celle de « comédie populaire ». C'est simplement que les règles sont le pire ennemi du génie comme le disait un illustre philosophe allemand du XVIIIème, et que des artistes cherchent à les fuir pour nous offrir des créations enivrantes et loin de tout formatage. Bref, revenons à nos moutons. Ou plutôt là à nos brebis égarées dans un monde trop grand pour eux. Si je parlais de cela en introduction, c'était pour souligner à traits épais la personnalité de celui à qui l'on doit le présent film, Wes Anderson. D'entrée de jeu, on identifie tout de suite avoir à faire à lui, les thèmes « andersonniens » étant à nouveaux réunis : la famille, l'enfance, la rêverie, le désir d'affranchissement, le fait de se sentir différents des autres, d'avoir besoin d'évasion... Tous ces leitmotiv font à nouveau écho dans Moonrise Kingdom. Et puis celui-ci s'ouvre sur un type de plan devenu classique chez le réalisateur de La Vie Aquatique , à savoir une habitation découpée comme une maison de poupée, et dans laquelle la caméra à toute aisance pour s'y balader avec des mouvements d'une rare fluidité. Dans la directe lignée de Fantastic Mr. Fox, Moonrise Kingdom, de par sa myriade chromatique où le jaune et le vert prédominent, est proche de l'univers de l'animation, voire du livre pour enfants orné d'images hautement colorées, et dans lequel on se laisse tomber sans feindre son plaisir.
"La caméra, via de vertigineux travellings et de limpides panoramiques, se balade dans le champ tel un œilcurieux parcoure la page d'une bande-dessinée."
Chez Wes Anderson, la moindre forme est travaillée avec le plus grand soin. Chaque élément du décor influe directement sur l'image. Le souci esthétique du cinéaste texan est grand, très grand. A tel point qu'il peut devenir étouffant tant chaque plan se révèle être un florilège incessant de trouvailles visuelles fourmillant de mille idées, un prétexte à une géométrie soignée des formes où l'arrêt sur image dévoile des compositions millimétrées et bariolées; et la caméra, via de vertigineux travellings et de limpides panoramiques, se balade dans le champ tel un oeil curieux parcourt la page d'une bande-dessinée. Le souci d'un rythme effréné est aussi un point essentiel. La cadence est vive, enlevée, comme en témoigne les savoureux dialogues débités comme le refrain d'un champ scout, et la frénésie des champs/contrechamps au sein d'un montage hyper-tranchant. En bon chef de troupe, Anderson utilise sa grammaire filmique comme on utilise un couteau suisse : il se sert de toutes les fonctionnalités en sa possession pour mieux cisailler le récit. Également armé d'un certain savoir-faire comme boussole, l'homme nous mène où il veut sur sa carte des aventures sans nous perdre en cours de route. Au travers la fuite de ces jeunes amants, il nous narre un beau voyage initiatique empreint d'une poésie mélancolique, ce voyage que chacun doit faire pour se connaître, ce voyage par lequel chacun doit crapahuter pour se trouver. Son tableau est esquissé avec de belles notes de naïveté, à l'image de celles nées d'un premier amour que l'on voudrait éternel. On connaissait tous les contes d'Andersen. On connaît maintenant ceux d'Anderson.
"Tout bonnement géniaux, les deux gamins fugueurs sont les véritables moteurs de l'intrigue. Car ce que ce film ne cesse de vouloir nous dire, c'est qu'au fond de chaque adulte en crise profonde se cache un enfant animé par des chimères après lesquels il courra toujours."
La dichotomie entre monde rêvé et monde réel, marqué par l'opposition entre monde adulte et monde enfantin, est un des motif inhérent à ce film choral peuplés de personnages délectables. Si le générique en fera saliver plus d'un avant visionnage (notamment via les présences d'Edward Norton, absolument parfait en chef-scout sans cesse dépassé par les évènements; de Bruce Willis, que l'on préfère définitivement dans des rôles à contre-emploi; sans oublier les très bons Bill Murray et Frances McDormand en vieux couple sans âme, et les apparitions jubilatoires de Tilda Swinton et Harvey Keitel), ce sont bien les deux inconnus du bataillon campant les gamins fugueurs que vous retiendrez une fois celui-ci terminé. Tout bonnement géniaux, ils sont les véritables moteurs de l'intrigue. Car ce que ce film ne cesse de vouloir nous dire, c'est qu'au fond de chaque adulte en crise profonde se cache un enfant animé par des chimères après lesquels il courra toujours. Et les "grandes personnes", parce qu'elles se sont lassées de poursuivre leurs idéaux à cause de la cinglante réalité de la vie, enferment les "marmots rêveurs" dans un monde fait de désillusions, castrant les choses en lesquelles ils croient pour être sur qu'ils ne se fassent pas mal à essayer de les rattraper. Mais empêcher un gosse de rêver pour le préserver face aux dures lois de la nature, c'est comme empêcher un homme de respirer. Être marginal, ne pas vouloir rentrer dans le rang, ressemble à un crime honteux dans le mythe du rêve américain, tout comme dans celui de la famille aux pensées uniformes. Et ce encore davantage lorsque l'on est un prépubère. Alors le scénario se charge de mettre tout ça à mal, de raisonner par l'absurde et la farce. Et même si Anderson a la patte un peu lourde dans certains dosages stylistiques, son Moonrise Kingdom, aussi charmant qu'original, offre sa kyrielle de moments drôles et touchants. Il se voit comme un bon bol d'air frais, comme une invitation au voyage entre spleen et idéal pour laquelle on irait bien planter sa tente au large.
Quelques trucs à savoir sur le film pour se la péter en
société
+ Originaire de Houston au Texas où il est né le 1er mai 1969, Wes Anderson s'intéresse très jeune au cinéma puisque, grand consommateur de films dès l'enfance, il met également en scène ses propres frères dans des courts-métrages filmés en Super 8 à l'adolescence. Pourtant, il s'orientera vers des études de philosophies, ce en raison de son autre passion : la littérature. Études qu'il laissera tomber après sa rencontre, dans un atelier d'écriture de la fac, avec l'acteur Owen Wilson. Ensemble, les deux copains écrivent un court-métrage qu'Anderson réalise et que Wilson interprète, Bottle Rocket. Remarqué au festival indépendant de Sundance en 1994, le court devient long deux ans plus tard sous l'impulsion du producteur James L. Brooks (Les Simpson). Même si son premier film ne rencontre pas le succès (et voit aussi sa distribution très limitée, puisqu'il ne sortira pas dans les salles françaises, mais directement en DVD quelques années plus tard), Anderson est remarqué par la critique, et signe, en 1998, un second essai, Rushmore, qui confirme sa position d'auteur indépendant. Mais c'est surtout avec La famille Tenenbaum, sorti en 2001, qu'il se fait véritablement un nom auprès du public. Pour cette comédie déjantée et au style visuel très travaillé, le cinéaste réunit un casting de premier choix : Ben Stiller, Gene Hackman, Bill Murray, Anjelica Huston, Danny Glover, Alec Baldwin, Gwyneth Paltrow, et bien sûr l'ami des débuts, Owen Wilson. Ce succès se confirme et la patte Anderson se fait avec l'excellent La Vie Aquatique (2004), A bord du Darjeeling Limited (2007), puis un film d'animation très remarqué adapté d'un livre de Roald Dahl et tourné avec des marionettes animées image par image, Fantastic Mr. Fox (nominé à l'Oscar et au Golden Globe du meilleur film d'animation en 2010). Actuellement, le réalisateur-scénariste-producteur est en plein tournage de son huitième long-métrage, The Grand Budapest Hotel, se déroulant à Paris durant l'entre-deux guerres, et auquel participeront, entre autres, Ralf Fiennes, Edward Norton, Jude Law, Willem Dafoe, des habitués de la maison Anderson (Bill Murray, Owen Wilson), et quelques frenchies (Mathieu Amalric, Léa Seydoux). Sortie prévue pour 2014.
+ Moonrise Kingdom a été le film projeté en
ouverture lors du festival de Cannes 2012. En compétition officielle pour la Palme d'Or (finalement attribuée à Amour d'Haneke), il a également été nominé à l'Oscar du meilleur scénario
et au Golden Globe de la meilleure comédie.
+ Jared Gilman et Kara Hayward, malgré leur aisance
bluffante devant la caméra, sont tous deux absolument novices dans le monde du cinéma : il s'agit là de leurs premiers rôles. Ils ont été choisis après de longs casting qui ont regroupé des
centaines d'enfants, en grande partie grâce à leur amateurisme renvoyant à une certaine fraicheur à de la naïveté, choses que Wes Anderson recherchait à tout prix pour ses jeunes acteurs. A la
demande du réalisteur, Kara et Jared ont bien entendu du se renseigner sur les années 60 (notamment en regardant certains films, ou en conversant avec des connaissances qui avaient vécu
réellement à cette époque), mais également entretenir, à l'image de leurs personnages, une relation épistolaire durant toute la phase de préparation du tournage pour apprendre à mieux à se
connaitre. Sur le plateau, Bruce Willis et Bill Murray faisaient tout pour que leurs jeunes compagnons de jeu se sentent à l'aise, allant jusqu'à les aider à revêtir leurs costumes ou les faire
répéter.
+ La famille est souvent un des thèmes cher à Wes
Anderson dans ses oeuvres, est cela se voit aussi sur son plateau : le cinéaste travaille (presque) toujours avec les mêmes personnes, et cela est encore vérifiable dans le cas présent. Les
acteurs déjà, puisque l'on retrouve Bill Murray pour la sixième fois au casting d'un de ses films, et Jason Schartzmann pour la cinquième fois. L'équipe technique ensuite, puisque le directeur de
la photographie Robert D. Yeoman signe là sa sixième collaboration avec le réalisateur (il n'y a que sur Fantastic Mr. Fox que celui-ci n'a pas travaillé), Scott Rudin assure lui la
production pour la cinquième fois, Roman Coppola co-écrit ici un scénario avec Anderson pour la troisième fois (il a aussi été son assitant sur La Vie Aquatique et A bord du
Darjeeling Limited qu'il a également co-produit), le monteur Andrew Weisblum collabore pour la troisième fois également, et le chef-décorateur Adam Stockhausen pour la seconde
fois.
+ La musique du film a été composée par un français,
Alexandre Desplat. Celui-ci est notamment connu pour être le compositeur de Jacques Audiard (il a glané deux César de la meilleure musique pour De battre mon coeur s'est arrêté et De
rouille et d'os), mais aussi pour avoir travaillé outre-Atlantique avec Roman Polanski, David Fincher, George Clooney ou Terrence Malick (il a déjà été personnellement nominé cinq fois aux
Oscar). C'est la seconde fois, après Fantastic Mr. Fox, que Desplat oeuvre avec Anderson.
+ Moonrise Kingdom n'a pas été intégralement
tourné en studio, comme les nombreux décors peuvent toutefois le laisser croire, car Anderson n'aime pas leur côté artificiel. Le réalisateur n'y a eu recours que lorsqu'il y été obligé, mais le
tournage a eu lieu en grande partie sur l'île de Prudence en Nouvelle-Angleterre où plusieurs infrastructures nécessaires au film ont été créées directement sur place. Certaines scènes ont aussi
été tournées dans le phare de Jamestown en Virginie, et dans une vieille et célèbre église proche de Wall Street à New York, la Trinity Church.
+ Pour imprégner le plateau de l'ambiance des sixties, époque à laquelle se déroule le film, Wes Anderson et son chef-décorateur ont fait moult brocantes et se sont rendus chez de très nombreux antiquaires afin de trouver des objets pouvant servir au film et à son décor.
+ Lors de la scène du spectacle de fin d'année où le
personnage de Sam rencontre celui de Suzy pour la première fois, le cinéaste s'est inspiré de son propre souvenir d'enfance. En effet, les enfants jouent là Le Carnaval des Animaux de
Benjamin Britten, spectacle musical qu'Anderson a lui-même interprété à l'école primaire. Grâce à des clichés de lui pris par sa famille lors de cette représentation, il a demandé à ce que la
création des costumes pour cette séquence du film soit identique à ceux de son enfance.
+ La famille Coppola était assez présente sur le plateau, car outre Roman (fils de Francis et grand frère de Sofia), l'acteur Jason Schartzmann fait aussi partie du clan du réalisateur du Parrain et d'Apocalypse Now. En effet, il est son neveu, et donc le cousin de Sofia et Roman.
+ Vous l'aurez reconnu par vous-même, mais la chanson qu'écoutent les deux jeunes protagonistes sur la plage est bien entendu celle d'une artiste française, à savoir Le temps de l'Amour de Françoise Hardy (sur une musique composée à l'époque par son futur époux, Jacques Dutronc).
+ Il est intéressant de souligner ici l'absence d'Owen
Wilson au générique. En effet, c'est la toute première fois depuis sa rencontre il y a plus de 20 ans avec Wes Anderson qu'il ne participe pas à l'un de ses films, puisque même lorsque ce-dernier
s'est adonné à l'animation avec Fantastic Mr. Fox, l'acteur y a assuré la voix d'un des personnages. Cette "anomalie" sera réparée dès le prochain film d'Anderson prévue pour 2014 où
Owen Wilson réintègre le casting de celui avec lequel il a commencé sa carrière.








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